Loge maçonnique René Guénon

No. 76, Grande Loge Suisse Alpina à l'Or.·. de Lausanne

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Alchimie« La langue de l'alchimie est une langue de la rêverie, la langue maternelle de la rêverie cosmique. »
(Bachelard Gaston, La Poétique de la rêverie, 1960 P.U. F.)

Au moyen âge et jusqu’au XVIIe siècle, la littérature ésotérique qui se réclame de l’Alchimie et de la Kabbale, est à regarder avec bienveillance et avec attention pour une raison très simple : en ce temps là un conformisme pesant interdisait la pensée et surtout, la parole libre. Les recherches des savants, les raisonnements des philosophes et même les rêveries des poètes étaient sous étroite surveillance. Chacun devait regarder la réalité à travers les lunettes des clercs et chaque idée, avant d’être émise à haute voix, devait être convenablement tonsurée.

Le Tribunal du Saint Office qui, dans notre civilisation, a été le prototype de toutes les polices politiques de tous les régimes totalitaires, veillait à entretenir la pureté de la foi obligatoire et brûlait les impurs en place publique, à des fins pédagogiques.

C’est ainsi que de tout temps, la Vérité doit, pour se protéger, se couvrir de plusieurs couches de mensonges.

Le mythe

Il n’est pas utile à mon sens de se lancer, ici, dans un historique de l’Alchimie[1], car cela, chacun pourra le faire par lui-même grâce à l’abondante littérature sur le sujet. Ce qu’il faut savoir c’est que cette discipline est connue, depuis le milieu du premier millénaire avant J.C., et probablement depuis le début de l’âge de fer, ce qui la rapproche beaucoup des castes de forgerons. Ces castes ont fonctionnés comme des sociétés initiatiques avec leurs secrets de "savoir-faire", souvent assimilés à des magiciens. Ils étaient maîtres de la connaissance des alliages et donc de la fabrication des armes, ce qui ne pouvait assurément pas laisser insensibles les pouvoirs en place. Raison pour laquelle il était indispensable de cacher et de préserver ce savoir. Ce processus a été le même pour ce qui est des bâtisseurs car ces deux castes ont toujours été les piliers sur lesquels repose l’édification des sociétés humaines. Éternelle ambivalence entre le progrès, le pouvoir et la guerre …

Le mythe[2] essentiel de l’Alchimie se cache derrière le "souffleur" obscur, qui véhicule les grands mythes de l’humanité :

  • L’Or, La richesse ! La pierre philosophale est sensée transmuter en or, tout métal vil quelle touche. C’est mieux que le gros lot de la Loterie ! Les hommes de tous temps et de tous pays on toujours eut un penchant pour "l’argent facile", le mythe de la martingale infaillible… L’or donne le pouvoir de posséder et cet attrait matériel est encore un des fondements de la société capitaliste moderne.
  • L’immortalité, la jeunesse éternelle ! Encore un vieux rêve des hommes … Qui ne l’a pas perçu, étant arrivé au midi de son existence ? La peur de la mort a incité les hommes de tout temps à croire à leur propre antithèse pour la conjurer. Ils ont ainsi créé des dieux à l’inverse de leur image : immortels, omniprésents, maîtres de l’infini et de la création alors qu’ils sont mortels, définit dans l’espace et le temps et soumit aux lois de l’Univers…

Ces mythes sont toujours nécessaires à l’édification des civilisations. Ils sont la résultante de l’inconscient humain et de ses angoisses.

atanorL’Alchimie s’est servie de ces mythes puissants et redoutables pour, à la fois, attiser la curiosité des "profanes" et "cacher" efficacement l’essentiel de sa doctrine. Cela a permit de "guider" les profanes éclairés et fourvoyer ceux que seuls les "métaux" attiraient, à savoir, l’intérêt personnel. Voilà pourquoi le langage de l’Alchimie est "hermétique", incompréhensible et même aberrant… Hermétique selon la légende d’Hermès Trismégiste, le trois fois grand. Grand prêtre de l’Égypte ancienne, fondateur des mystères d’Isis qui ont été transmis à Éleusis, dont la principale révélation se trouve dans le "Corpus Hermeticum", ce qu’on nomme la "Table d’émeraude".

Cela est à rapprocher de la Tradition[3] de la Franc-Maçonnerie qui en est devenue aujourd’hui un des dépositaires d’une connaissance qu’elle transmet en ignorant bien souvent l’origine et le fondement. Là, est peut-être le principe du fameux "secret maçonnique" qui alimente tant la rumeur publique et la presse. À l’image des anciens alchimistes, les profanes s’imaginent que les Francs-Maçons détiennent des pouvoirs fabuleux et c’est cela qui les attire vers notre Ordre. Par la suite, nous faisons le tri et ne retenons que "le bon grain". C’est la raison pour laquelle ce serait une erreur de dire que nous n’avons en fait aucun "secret" car c’est là, qu’est probablement l’origine de la baisse du nombre des profanes qui frappent à la porte de nos Temples… Les alchimistes étaient bien plus rusés !…

Mais la vérité me semble plus élevée qu’une simple "ruse de sioux". En fait, comme les Francs-Maçons le transmettent, les Alchimiste avaient découverts la "Gnose" principe de la religion universelle dont la Kabbale et l’Apocalypse de Saint Jean ont transmit les principes également sous une forme codée pour échapper à la terrible censure de leurs époques respectives. Cette doctrine est celle de la contemplation de la nature et de l’unicité de l’être. Cette préoccupation ésotérique est la seule raison d’être de cette transmission pour que les générations à venir puissent avoir la chance d’accéder au principe de la "Voie Royale", seule possibilité d’affranchir l’Homme de l’esclavage, de la guerre et du cycle de la tyrannie, de la bêtise et de la violence.

L’Alchimie, " La Voie Royale "

Si la doctrine alchimique se cache sous des énigmes, c’est parce qu’elle ne convient pas à tout le monde. L’Art Royal suppose une intelligence au-dessus de l’ordinaire ainsi qu’une certaine disposition d’âme à défaut de quoi la pratique d’un tel art peut représenter des dangers non négligeables. « Ne sait-on pas ... », écrit Artéphius[4], célèbre alchimiste médiéval, « ... que notre art est un art cabalistique ? Je veux dire, qui ne se révèle que de bouche, et qui est rempli de mystère ; toi, pauvre sot que tu es, serais-tu assez simple pour croire que nous enseignons ouvertement et clairement le plus grand et le plus important de tous les secrets, et prendre nos paroles à la lettre ? Je t’assure de bonne foi (car je ne suis pas envieux comme les autres Philosophes), je t’assure, dis-je, que qui voudra expliquer ce que les autres Philosophes ont écrit, selon le sens ordinaire et littéral des paroles, se trouvera engagé dans les détours d’un labyrinthe, dont il ne se débarrassera jamais ; parce qu’il n’aura pas le fil d’Ariane pour se conduire et pour en sortir ; … »[5]

En effandrogineet, la nature des opérations alchimiques ne se laisse guère identifier chimiquement. Du point de vue de la science moderne, ces opérations ou procédés en général, ne sont pas seulement aberrants ; ils sont franchement absurdes. Pourtant cette doctrine est une sorte de méthode transmise de manière initiatique, de maître à disciple et dont les traits généraux sont sensiblement les mêmes de l’antiquité aux temps modernes et de l’Orient à l’Occident.

C’est qu’il s’agit en réalité d’expériences sur un tout autre plan que celui de la science. Ce plan est celui de l’initiation vers l’unité spirituelle dont l’objectif est la transmutation de l’âme humaine basée sur une méthodologie traditionnelle appelée "La Voie Royale", celle qui forme les Rois. C’est-à-dire, des hommes affranchis qui ont appris à se gouverner eux-mêmes.

La Vie est combustion ! Là, est l’origine alchimique du mythe véritable surtout si l’on songe que "Qimia" était le nom de l’Égypte ancienne qui a donné en arabe "AL" (ou "EL" en hébreux). "AL" c'est Dieu, "Kimia" ou "Kimit" signifie "terre noire" (qui est symboliquement l’Égypte). Le terme Alchimie n’a rien à voir avec l’antique art de la Chimie moderne, mais est bien la transmission des anciens secrets de la transmutation en "corps de lumière" de l’Égypte ancienne. Ajoutons "AL" à "Kimia" et nous obtenons « la terre de Dieu ». En hébreux, Adam signifie "Terre rouge". Dans sa traduction de la Bible, André Chouraqui traduit ce mot par « le glébeux ». Le principe est le suivant, l’être humain est potentiellement immortel (c'est le soufre). Dans la Kabbale, tradition ésotérique de la Genèse, l'Homme-Total, fait de toutes les âmes, est également le régulateur, le gardien et le second ordonnateur du plan terrestre, il est la Terre, Malchut, en hébreu, le Roi. En l'Homme, nous dit l'alchimie, se trouve l'embryon d'immortalité. Mais ce n'est qu'un embryon. C'est l'Oeuf Philosophique. La vie, notre vie terrestre, est une période de gestation de cet embryon. La mort, notre mort physique, est un accouchement. Accouchement qui relève plus de la fausse-couche si durant notre vie nous n'avons rien fait. Accouchement d'un enfant viable, d'un adulte ou d'un adepte si nous avons pris le soin de choyer cet embryon et de le nourrir. Chacun de nous est semblable à une femme enceinte. Sa grossesse dure toute sa vie. Il est à noter que la Franc-Maçonnerie véhicule encore cette définition, en particulier le Rite égyptien de Cagliostro. Dans cette doctrine, l’hiérophante[6] ou Grand Cophte, affiche son objectif ; la construction d’un Corps de Lumière, un corps glorieux. Dans « Les quarantaines spirituelles », Joseph Balsamo (1743-1795), alias Cagliostro précise: « Chacun recevra en propre le Pentagone (Étoile Flamboyante), c’est à dire cette feuille vierge sur laquelle les Anges primitifs ont imprimé leurs chiffres et leurs sceaux, et muni de laquelle il se verra devenu Maître et chef d’exercice ; sans le secours d’aucun mortel, son esprit est rempli d’un feu divin, son corps se fait aussi pur que celui de l’enfant le plus innocent, sa pénétration est sans limites, son pouvoir immense, et il n’aspire à plus rien d’autre qu’au repos pour atteindre l’immortalité et pouvoir dire lui-même : « Ego sum qui sum » (Je suis celui qui est). Là, réside le secret du tétragramme hébraïque qui peut aussi vouloir dire : « je suis celui que tu voudras bien que je sois »…

VitriolAinsi, nous rejoignons le secret de cette phrase énigmatique inscrite sur le fronton du temple de Delphes, devise de Socrate : « Connaît-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ! ». La matrice originelle, l’athanor du souffleur, la caverne que représente le cabinet de réflexion, donne la même énigme au profane qui désire être initié aux mystères de la Franc-Maçonnerie dans l’abréviation latine désignant le "VITRIOL des sages" : « visita interiora terrae rectificando invenies occultum lapidem veram medicinam ».

La connaissance de la Pierre occulte des Sages est la véritable médecine de l’âme. Celle qui permet de s’affranchir des métaux et de la futilité pour comprendre le sens véritable de l’existence, de la mort et de la divinité de l’Homme.

La recherche du divin en Soi

Cette vision extraordinaire est le grand secret de la Tradition. Malheureusement, pour le comprendre, il faut avoir suivi avec persévérance le chemin de l’initié entre les cases blanches et noires du pavé mosaïque. L’Homme est fait de Lumière et de Ténèbres et son séjour dans la caverne l’initie aux mystères de la Terre avant d’entreprendre ceux de l’Air, de l’Eau et du Feu principe ; Les quatre éléments de l’Alchimie. La question est aussi de comprendre quel est le cinquième élément ? Le plus important, qui permet de passer du carré au pentagramme. De même que si nous avons trois petites lumières dans nos Temples : Sagesse, Force et Beauté ; quelle est la quatrième qui manque ou qui est occulte ?

Il n’est pas facile de faire le tour de l’Alchimie en si peu de temps ! Il est vrai que bien des falsificateurs et des escrocs de tous poils ont su tirer profit de cette connaissance et souvent le plus grand profit qu’ils ont pu réaliser repose sur la crédulité de leurs semblables ou sur la vente de nombreux ouvrages aussi incompréhensibles qu’inutiles ! Mais ne vous moquer pas des Alchimistes, la vérité sait se déguiser efficacement pour échapper à la bêtise. Derrière ce rideau de fumée et d’énigmes absurdes est une réalité que véhicule la Tradition. Aude-là du mythe il faut savoir analyser et synthétiser avec le regard de l’initié.

C’est du voyage fabuleux de l’âme dont il s’agit. Celui qui est décrit dans les mystères d’Isis et d’Éleusis. C’est le même qui est décrit dans les sphères concentriques de la Croix Celtique. Les grandes Traditions se rejoignent en ce point et celui qui comprend ce langage aura vaincu ses peurs qui l’empêchent de devenir son propre Roi. C’est le principal message de la Kabbale et celui de l’Apocalypse de Saint Jean, c’est le fondement de l’ultime révélation au de-là des dogmes et des religions…

Celui qui ne comprend pas, c’est parce qu’il n’a pas assez travaillé ! Le salaire que nous touchons est toujours proportionnel au travail accompli. Là, est le principe de la voie initiatique. Si la voie maçonnique ne devait être que philosophique, pourquoi alors nous encombrer de rituels et de symboles ?

L’ésotérisme que nous a transmit la tradition est un véhicule qui permet à chacun de comprendre ce qu’il peut. Coluche n’a-t-il pas dit dans un de ses sketches : « L’intelligence est la chose la mieux partagée, étant donné que chacun juge avec ce qu’il a ! » … à cela il faut ajouter ce qu’a pu dire Molière : « Le monde est un vaste théâtre aux cent actes et aux cent visages. L’essentiel n’est pas de savoir qui est l’acteur qui joue un rôle, mais de savoir qui joue le rôle de l’acteur ».


[1] Alchimie, nom féminin (arabe al-kìmìya') : 1. Science occulte qui connut un grand développement du XIIe au XVIIIe s., recherche d'inspiration spirituelle, ésotérique, d'un remède universel (élixir, panacée, pierre philosophale) capable d'opérer une transmutation de l'être, de la matière (et, notamment, la transmutation en or des métaux vils). 2. Fig. Suite complexe de réactions et de transformations. La mystérieuse alchimie de la vie.

[2] Mythe, nom masculin(grec muthos, récit) : 1. Récit populaire ou littéraire mettant en scène des êtres surhumains et des actions imaginaires, dans lesquels sont transposés des évènements historiques, réels ou souhaités, ou dans lesquels se projettent certains complexes individuels ou certaines structures sous-jacentes des rapports familiaux et sociaux. 2. Construction de l'esprit qui ne repose pas sur un fond de réalité. 3. Représentation symbolique qui influence la vie sociale. Le mythe du progrès.

[3] Tradition, nom féminin(latin traditio, de tradere, livrer) : 1. Transmission de doctrines, de légendes, de coutumes pendant un long espace de temps ; ensemble de ces doctrines, légendes, etc. 2. Manière d'agir ou de penser transmise de génération en génération.

[4] Artéphius est peut-être le nom latinisé d’un auteur arabe inconnu par ailleurs, ayant vécu avant 1250.

[5] Bibliothèque des Philosophes Chimiques.

[6] Dans l’antiquité grecque : Prêtre qui présidait aux mystères d'Éleusis.